La psychologie du mur : de la décoration intérieure de catalogue à un lieu unique, grâce aux portraits peints
Il existe des pièces où rien n’est à reprendre. Le canapé répond au tapis, le luminaire est suspendu à une hauteur calculée, la teinte du mur a été choisie dans un nuancier précis. Tout est juste. Et l’on peut pourtant entrer dans une telle pièce et sentir qu’elle n’appartient à personne. Cette pièce se retrouve dans bien d’autres maisons, parce que ses éléments ont été pris dans une gamme ouverte à quiconque entrait dans le même magasin.
Le point où une pièce cesse d’être un catalogue et commence à être une maison tient le plus souvent à un seul mur. Une peinture de portrait en décoration intérieure est un élément qu’on ne peut pas recopier dans un autre lieu, puisqu’elle représente des personnes précises qui y vivent ou y travaillent. Cette tradition de la commande est bien plus ancienne que le métier de la décoration intérieure lui-même. Les archives de musées rassemblées ci-dessous montrent une chose : accrocher une peinture de portrait de commande, c’est décider d’un lieu et non d’un objet.
La décoration intérieure n’est pas de l’ornement, selon le métier lui-même
Le Council for Interior Design Qualification, l’organisme nord-américain qui délivre la certification NCIDQ, définit le domaine comme « a distinct profession with specialized knowledge applied to the planning and design of interior environments that promote health, safety, and welfare » — un métier distinct, dont le savoir propre s’applique à concevoir des environnements intérieurs qui servent la santé, la sécurité et le bien-être. Un autre organisme publie les standards professionnels à l’aune desquels les cursus sont évalués. Dans bon nombre d’États américains et de provinces canadiennes, cette certification conditionne l’exercice.
Il faut rappeler ici une différence : en France le titre réglementé est celui d’architecte d’intérieur, et les organismes cités plus haut sont nord-américains. Leur définition ne décrit pas le droit français. Elle décrit la façon dont le métier se définit lui-même, et c’est à ce titre qu’elle intéresse cet article.
La phrase suivante de cette même définition touche directement au titre de cet article. Elle fonde le métier, dans ses propres mots, « upon design and human behavior theories and research », sur des théories et des recherches portant sur la conception et sur le comportement humain, et fait appliquer aux praticiens des méthodes fondées sur des données probantes. La psychologie n’est donc pas une image littéraire ajoutée à un titre. Elle figure dans la définition du métier, à sa deuxième phrase.
La même page énumère ce que couvre le travail : l’organisation du volume ; le choix des finitions, du mobilier et des équipements ; la conception de l’éclairage et de l’acoustique. Lisez cette liste de près et il y manque quelque chose. L’art accroché au mur ne figure pas parmi les postes nommés. C’est un constat sur le contenu d’une liste, et chacun peut le vérifier.
C’est là que se niche l’avantage discret. Un professionnel gouverne l’enveloppe d’une pièce avec une compétence réelle, et la surface qui porte le plus directement l’identité des occupants reste hors du périmètre énuméré. Celui qui apporte un portrait de commande à la discussion ne débat pas de goût. Il comble une lacune que la liste du métier laisse ouverte d’elle-même.
Qui a inventé la décoration intérieure, et dans quelle pièce
Le Cooper Hewitt, Smithsonian Design Museum écrit d’Elsie de Wolfe qu’elle a « inventé » le métier de la décoration d’intérieur. Le musée met le mot entre guillemets, et il le reste ici.
Ses années de scène s’achèvent à mesure que se répand la réputation de son goût, qu’elle met au service des femmes de son milieu en leur conseillant d’évacuer l’encombrement victorien et de décorer avec une élégance plus sobre. En 1905 elle prend en charge les intérieurs du Colony Club de New York, que le musée décrit comme le premier club social privé réservé aux femmes. Ses fondatrices étaient Elizabeth Marbury, Anne Vanderbilt, Anne Tracy Morgan et Florence J. Harriman. Le musée écrit sans détour que la décoration de ce club a établi son immense renommée. Son livre The House in Good Taste paraît en 1913.
Suivez l’enchaînement. Le métier s’est attaché à son nom par une commande, dans une pièce, pour un groupe de personnes déterminé. Cette logique reste aujourd’hui au centre de la peinture de portrait de commande.
Le mur avant le catalogue : un portrait commandé pour une salle nommée
La Ronde de nuit de Rembrandt, peinte en 1642, porte dans la notice de provenance du Rijksmuseum une ligne qu’on lit trop vite. L’œuvre fut commandée par les hommes qu’elle montre, ou pour eux, et elle fut commandée pour une pièce : la grande salle du Kloveniersdoelen à Amsterdam, siège de la garde civique des arquebusiers. Le titre complet que le musée donne à l’œuvre nomme la compagnie et son capitaine, Frans Banninck Cocq.
La commande comprenait donc l’identification du lieu. Non pas « un grand tableau », mais un tableau pour une salle qui avait un nom, des murs, des fenêtres et des gens qui s’y réunissaient. En 1715 l’œuvre fut déplacée vers la chambre du Petit Conseil de guerre, à l’hôtel de ville d’Amsterdam, sur le Dam. L’ordre de cette année-là, que le musée cite d’après les archives de la ville, prescrit de nettoyer le grand Rembrandt accroché dans la salle du Kloveniersdoelen, puis de le placer dans cette chambre de l’hôtel de ville.
Lu comme une pièce de dossier plutôt que comme de l’histoire de l’art, cet ordre est remarquable. Une institution civique traitait un portrait comme un élément fixe d’une pièce, le faisait nettoyer et le déplaçait quand la pièce changeait. Le tableau se déplaçait comme se déplace un lustre, parce qu’il appartenait au lieu et non à une collection.
Le même homme, deux pièces : le portrait entré en salle de réunion
L’exemple suivant s’adresse à qui cherche une œuvre pour un lieu de travail plutôt que pour une maison. Dans ces mêmes décennies, un portrait de groupe fut réalisé à Amsterdam pour une institution de la ville. Le portrait des régents peint par Jacob Adriaensz Backer vers 1650, pour l’institution du Nieuwezijds qui administrait le secours aux pauvres, est mentionné pour la première fois en 1665 dans la salle de réunion de cette institution. Là encore, le musée note que l’œuvre fut commandée par les personnes représentées, ou pour elles.
Le musée nomme les six régents, et l’un d’eux mérite l’attention. Rombout Kemp paraît dans ce portrait de salle de réunion et aussi sur le cartouche des noms peint dans la Ronde de nuit. Le même bourgeois d’Amsterdam est inscrit deux fois : une fois dans la salle de sa compagnie de milice, une fois dans la salle où siégeait l’institution qu’il administrait.
Ce précédent vaut mieux que tout argument contemporain sur la présence d’une marque dans un lieu. Un portrait en salle de réunion n’est pas une invention des entreprises modernes. La disposition est ancienne : une pièce où se prenaient des décisions portait sur ses murs le visage des personnes qui en répondaient.
Deux toiles conçues pour un seul mur
Une troisième archive quitte les institutions pour un foyer. En 1634 Rembrandt peint Marten Soolmans et Oopjen Coppit à l’huile sur toile, chacun représenté en pied. Le musée range la paire sous le terme de pendant, c’est-à-dire des œuvres faites pour être accrochées ensemble.
Le motif de la commande y est documenté explicitement. Le musée écrit que le mariage « represented an alliance between an established family and one of newcomers » — une alliance entre une famille établie et une famille de nouveaux venus — et que l’occasion fut marquée par la commande d’effigies monumentales au portraitiste le plus en vue de la ville à l’époque. Deux toiles, deux figures en pied, un lieu destiné à les tenir toutes deux.
La description du tableau d’Oopjen ajoute un détail que les professionnels de l’aménagement reconnaîtront aussitôt. Elle se tient en pied sur un sol carrelé, dans un espace par ailleurs laissé indéfini. La pièce peinte est vide. La pièce réelle était celle où les toiles étaient accrochées, et la paire fut composée pour ce mur et non pour un fond.
Ce que fait une peinture de portrait de commande et que ne fait pas une œuvre toute prête
La différence n’est pas théorique. Une œuvre de commande peut être demandée avec sa dimension, sa gamme de couleurs et son sujet fixés par la pièce où elle entrera. Acheter une œuvre achevée en galerie et commander une œuvre selon les besoins du client sont deux opérations distinctes. Ces trois variables sont précisément ce qu’un professionnel cherche à obtenir face à un tableau déjà fait.
Un autre avantage est moins visible, et il concerne ce qui se passe après l’accrochage au mur. On trouve ailleurs sur ce blog un portrait dont les dimensions furent fixées par la salle où il fut accroché et par les tableaux voisins. Une œuvre bâtie pour un lieu précis n’y est pas insérée de force. Elle établit le centre de gravité de la pièce, et le mobilier s’ordonne autour d’elle.
La logique inverse est connue de quiconque a déjà accroché une reproduction achetée. Le mur paraît un peu mieux et la pièce reste ce qu’elle était. Les portraits de commande se comportent autrement, parce qu’ils font entrer dans le lieu ceux qui l’occupent. Pour une raison voisine, l’article consacré au portrait de couple relève que le tableau est accroché dans la maison et en devient, au fil des années, une partie.
Un portrait pour le bureau, le cabinet et le hall
Un lieu professionnel ajoute une question qui n’est pas esthétique : que disent les murs de celui qui se tient derrière le service. Quiconque aménage un hall, une salle d’attente ou une salle de réunion connaît par cœur la réponse courante, un paysage générique ou une impression géométrique dans des gris.
Le précédent hollandais montre l’autre possibilité. Un portrait des associés, des fondateurs ou de l’équipe fait d’un volume un lieu habité. Les portraits de commande peuvent être demandés pour une entreprise, un bureau ou un cabinet, et adaptés aux dimensions du lieu, à ses couleurs ou à un sujet déterminé. À côté des galeries de portraits se trouve aussi une galerie d’œuvres qui ne sont pas des portraits, que l’on peut accorder à une pièce, à un bureau ou à un cabinet.
Une chose mérite d’être dite franchement. Un portrait dans un lieu professionnel ne convient pas à toute activité. Il trouve sa place là où l’identité personnelle fait partie du service : un cabinet, un bureau libéral, un atelier ou une affaire familiale passée de génération en génération. Là où l’identité n’est pas en jeu, une autre œuvre servira mieux le lieu. Les portraits commémoratifs à l’huile forment un cas à part, où le tableau tient un rôle différent.
Quels portraits on commande, et pour quel lieu
La peintre Hee-Lee Soffer travaille dans plusieurs techniques. Choisir entre elles n’est pas seulement affaire de goût. La technique décide de la façon dont l’œuvre se comporte dans la lumière de la pièce, et de la place qu’elle réclame sur le mur.
L’huile sur toile est une technique traditionnelle depuis des siècles : les portraits à l’huile se construisent par couches d’une transparence variable, sur toile tendue ou sur panneau de bois, et un tel tableau est particulièrement durable. Son usage historique fut celui des images officielles, parmi lesquelles les portraits de rois et de familles nobles. Dans un lieu, cela signifie une présence lisible de loin, celle qui tient un mur large dans un séjour ou dans une salle de direction.
L’aquarelle sur papier se tient à l’autre extrémité : ce sont des couleurs délicates à base d’eau, travaillées par couches avec séchage entre elles. Le résultat est clair et aéré, et il s’accorde à un lieu de tons doux. Le dessin au fusain, à l’encre ou au crayon a une gamme colorée étroite, et c’est cette étroitesse même qui en fait une solution de série : trois dessins dans un même langage plastique construisent un mur entier.
Un portrait en relief tridimensionnel sort de la surface vers la pièce. Il est travaillé dans une couleur uniforme, dans une manière sculpturale dépouillée où la texture porte l’œuvre. Une telle œuvre est plus lourde qu’un tableau ordinaire et demande un accrochage sûr. Le relief impose donc une exigence au mur lui-même, et pas seulement à la composition. Un portrait numérique dessiné à la main peut aussi être commandé, et il n’est pas le produit d’une intelligence artificielle.
Trois autres possibilités touchent directement à l’aménagement du lieu. Plutôt qu’une œuvre unique, on peut commander une suite de tableaux, chacun pris à une étape différente d’une vie, ce qui bâtit un mur portant plusieurs œuvres dans un même langage plastique. La commande ne se limite pas non plus au mur : l’artiste Hee-Lee peint aussi sur un meuble, sur un objet et sur une enseigne de commerce ou de porte d’entrée. Et un seul portrait de famille, ou un portrait partagé entre une personne et son animal, peut remplacer à lui seul un mur de photographies encombré. Lorsqu’aucune photographie ne réunit tout le monde, une composition peut être assemblée à partir de plusieurs clichés distincts et soumise pour accord avant que la peinture commence.
Un point pratique sépare une pièce d’une autre. L’article sur les trois matières du dessin traite d’un mur tenu à l’abri du soleil direct. La raison avancée y est la sensibilité du papier plutôt que celle de la matière qui dessine. Qui a choisi un mur inondé de soleil se voit imposer le choix de la matière avant même d’arrêter le sujet.
Questions posées avant de commander un portrait pour un lieu de vie ou de travail
Comment choisir un tableau pour un séjour ? Une œuvre peut être commandée avec sa dimension, ses couleurs et son sujet fixés par la pièce. En pratique cela renverse l’ordre du travail. On examine d’abord le mur et la lumière qui l’atteint, puis on arrête la technique et le sujet.
Une peinture de portrait de commande ou une reproduction achetée ? Une reproduction règle une surface vide. Une peinture de portrait de commande règle une autre question, celle de ce que la pièce dit de qui l’habite. L’enjeu relève de l’identité du lieu plutôt que de son apparence.
Quel tableau convient à un bureau ou à un hall ? La commande de portraits est ouverte à une entreprise, un bureau ou un cabinet, et peut s’adapter aux dimensions du lieu, à ses couleurs ou à un sujet. Le précédent historique est le portrait des régents, mentionné dans la salle de réunion de l’institution qui l’avait commandé.
Une série sur un seul mur est-elle possible ? Oui. On peut commander une suite de tableaux pris à différentes étapes d’une vie plutôt qu’une œuvre unique. Un mur portant trois œuvres dans une même technique agit comme une seule unité d’aménagement.
Quelles techniques sont disponibles ? Pour un portrait : aquarelle sur papier, huile sur toile, encre, fusain, crayon ou crayons de couleur, sculpture et relief. Le détail se trouve sur la page des questions et réponses.
Un portrait convient-il à un intérieur contemporain ? La question pertinente n’est pas celle de l’époque mais celle de la présence. Une œuvre de commande établit un centre de gravité dans la pièce, et le style du tableau se choisit avec la technique et la gamme, face au lieu où il entre.
Le mur qui décide
Près de quatre siècles séparent la salle de milice d’Amsterdam d’un mur de séjour d’aujourd’hui. La demande est restée la même : que le lieu garde mémoire de qui s’y trouvait. Une peinture de portrait de commande le fait directement, puisqu’elle est une œuvre qui n’a pas été prise dans une sélection mais bâtie pour l’endroit.
Qui travaille avec un architecte d’intérieur peut apporter à la conversation une décision déjà prise : le mur principal portera un portrait. De là, le travail continue vers la couleur, la technique et le format. Qui aménage seul y gagne la même chose, puisqu’une œuvre bâtie pour le lieu lui dicte un centre. L’étendue du possible se voit dans les œuvres de Hee-Lee Soffer, dans la galerie de portraits, et la tradition plus large est exposée sur la page des portraits célèbres.
Une pièce bien conçue est belle en photographie. Une pièce où se trouve le portrait de ceux qui l’habitent paraît encore juste bien des années plus tard, quand le mobilier a été remplacé et la peinture refaite. C’est là l’écart entre un lieu aménagé et une maison.
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